L’agilité. Ce mot, autrefois vibrant de promesses de libération, de fluidité et d’innovation radicale, sonne aujourd’hui pour beaucoup comme une rengaine. Les principes agiles, nés d’un besoin de s’affranchir des processus rigides, semblent s’être pétrifiés dans de nouveaux dogmes. La révolution a laissé place à une forme de monarchie où des figures emblématiques, nos « idoles » agiles, dictent la marche à suivre.
Cet article n’est pas un procès. Il se veut une réflexion critique sur les symptômes d’une dérive qui nous concerne tous : la glorification de quelques-uns et l’adoption d’un « prêt-à-penser » qui étouffe l’esprit même de l’agilité. Il ne s’agit pas de renier notre héritage, mais de nous interroger sur l’immobilisme qui nous guette lorsque nous cessons de penser par nous-mêmes.
L’homéostasie, ce mal qui fige les systèmes
Tout système cherche à maintenir son équilibre, son homéostasie. Le monde de l’agilité n’y échappe pas. Pour se préserver, il a tendance à maintenir en place les mêmes leaders d’opinion, les mêmes têtes d’affiche que l’on voit de conférence en conférence. Or, garder trop longtemps les mêmes porte-paroles peut être le signe d’un système qui refuse d’évoluer. Changer les individus est parfois la seule manière de faire évoluer les idées.
C’est ainsi que naissent les idoles. Des figures comme Jurgen Appelo, avec ses modèles M3.0 puis unFIX, ou Dean Leffingwell avec son framework tentaculaire SAFe, proposent des réponses packagées. Leurs idées, souvent des synthèses pertinentes de travaux existants, sont érigées en solutions ultimes. On ne nous demande plus de choisir, de réfléchir, de nous adapter ; on nous vend un kit clé en main. Craig Larman, allant jusqu’à créer ses propres « lois » et les nommer d’après lui-même, illustre cette dérive où l’expert devient prophète.
L’agilité est-elle morte le jour où la majorité de ses praticiens a commencé à utiliser le mot « user story » pour décrire une simple tâche ?
Le problème n’est pas tant l’existence de ces modèles que la dépendance qu’ils créent. Les praticiens se retrouvent à attendre la prochaine révélation, le nouveau framework salvateur. Et quand la nouveauté déçoit, les égos surdimensionnés mènent à la polarisation et aux querelles de clochers, comme en témoigne le schisme qui déchire la communauté Kanban (Kanban University vs ProKanban vs Scrumban) ou Scrum (Scrum Alliance vs Scrum.org). Chacun défend sa chapelle, oubliant que personne n’a le monopole de la vérité. Ironiquement, ces idoles de l’adaptativité semblent rarement « boire leur propre soupe », figées dans les paradigmes qu’elles ont créés il y a parfois vingt ans.
Les symptômes d’une agilité malade de ses certitudes
Cette tendance au prêt-à-penser infuse nos pratiques quotidiennes et se manifeste à travers plusieurs symptômes.
Scrum, le « management wrapper »
Comme le décrit Jonathan Rasmusson dans The Agile Samurai, Scrum est trop souvent devenu un simple « emballage managérial ». Une panacée pour le middle manager, lui-même victime d’un système qu’il nourrit, qui lui permet de mettre en place un cirque de rituels pour masquer des problèmes de fond qui ne demanderaient, en réalité, qu’un peu de courage.
On tombe alors dans la loi de la trivialité : des équipes entières débattent avec passion de la couleur ou de la valeur des story points, la dernière des choses qui pourrait les faire avancer, simplement parce que c’est plus facile que d’adresser les vrais blocages.
La course aux certifications vides de sens
Quand la certification devient l’objectif, l’apprentissage devient secondaire. On assiste à une prolifération de formations « décérébrées » qui enseignent les bases de Scrum ou d’un autre framework, juste assez pour passer un examen.
On oublie complètement le modèle d’apprentissage Shu-Ha-Ri. Des praticiens, après avoir visionné deux vidéos de « Scrum Life », s’imaginent orgueilleusement avoir atteint le stade Ri (la maîtrise créative), alors qu’ils peinent encore à appliquer le Shu (suivre les règles). L’expertise véritable se meurt au profit d’un tampon sur un CV.
Le spectacle de la pensée
En écho à la « Société du Spectacle » de Guy Debord, la réflexion de fond est remplacée par le sensationnel. Pourquoi lire des livres, qui demandent du temps et de la concentration, quand on peut assister à une conférence d’une figure iconique ? Le discours remplace la lecture, l’émotion remplace l’analyse. On ne va plus chercher la connaissance, on va voir des idoles.
L’agilité pour l’agilité : la dérive de l’entre-soi
Le pire dans tout cela est peut-être la création d’un « entre-soi » stérile. Des coachs professionnels qui adorent parler d’agilité entre eux, déconnectés des réalités des développeurs qu’ils sont censés servir. On fait de l’agile pour faire de l’agile, on applique des pratiques sans en questionner le sens.
L’agilité est-elle morte le jour où la majorité de ses praticiens a commencé à utiliser le mot « user story » pour décrire une simple tâche ? Ou le jour où un framework est devenu une réponse obligatoire plutôt qu’une option possible ?
Les Scrum Masters s’épuisent dans tous les sens parce que « ça ne marche plus », mais l’humilité de dire « il faut peut-être passer à autre chose » n’est plus là. Le framework est devenu plus important que le problème qu’il était censé résoudre.
Cet article ne propose aucune solution, aucune méthode miracle pour « mieux faire ». Ce serait retomber dans le piège même qu’il dénonce. Le but est ailleurs : il est de vous laisser vous interroger avec ces questions, et à partir de celle-ci, espérer faire émerger en vous de nouvelles idées, opportunité pour vos besoins.
La véritable innovation, comme le suggère Rick Rubin dans The Creative Act, ne peut émerger que de nouvelles manières d’être et de faire, pas en appliquant sans cesse les recettes des autres. Il est temps de regarder au-delà des idoles, non pas pour renier un héritage précieux, mais pour retrouver le courage de penser par nous-mêmes et, peut-être, de réinventer l’agilité.
Références
- Rasmusson, Jonathan. The Agile Samurai: How Agile Masters Deliver Great Software. Pragmatic Bookshelf, 2010.
- Rubin, Rick. The Creative Act: A Way of Being. Penguin Press, 2023.
- Debord, Guy. La Société du Spectacle. Buchet-Chastel, 1967.
- Parkinson, C. Northcote. La « loi de Trivialité », exposée dans Parkinson’s Law: The Pursuit of Progress, 1957.
- Le modèle Shu-Ha-Ri (Shu-Ha-Ri) : Concept issu des arts martiaux japonais décrivant les étapes de l’apprentissage jusqu’à la maîtrise.
- Les travaux de Jurgen Appelo (Management 3.0, unFIX), Dean Leffingwell (SAFe), et Craig Larman (LeSS).
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