Depuis l’entrée en vigueur en juin dernier de la nouvelle directive européenne visant à garantir l’accès à certains services et produits aux personnes en situation de handicap, l’accessibilité numérique ne peut plus être traitée comme un sujet isolé, qu’il soit technique ou design. Elle exige une approche systémique, et le design system s’impose comme l’outil structurant pour la déployer à grande échelle. C’est le constat partagé par les intervenants de notre table ronde réunissant des experts du sujet venant de Carrefour, Radio France, Ipedis et du secteur bancaire, et animée par Sarah Guenkine (Lead Accessibilité Numérique chez Devoteam) et Adeline Pessard (Lead Design System chez Devoteam).
Antoine Dehoux (Lead DS Manager chez Carrefour), Moïse Akbaraly (co-fondateur d’Ipedis), Joshua Grade (DS Designer chez Radio France), Ivan Tozzi (Responsable Design System dans une entreprise du secteur bancaire) et Loraine Duclaux (Product Ops chez Devoteam) ont partagé leurs expériences, entre contraintes réglementaires, défis organisationnels et succès concrets. Retour sur les pratiques et enseignements de ces organisations aux maturités diverses.
Des design systems à différents stades de maturité
Les intervenants ont présenté des systèmes de design d’envergure comparable mais avec des priorités différentes. Carrefour et l’entreprise du secteur bancaire affichent une maturité élevée sur le volet design system, tandis qu’Ipedis se distingue par son expertise poussée en accessibilité. Radio France, de son côté, se positionne à un niveau intermédiaire sur ces deux dimensions.
Chez Carrefour, l’accélération a eu lieu en sortie de Covid avec 70 composants déployés sur 5 technologies pour 100 utilisateurs actifs. Le design system d’Ivan Tozzi compte également 70 composants déclinés en 4 thèmes (clients, entreprises, banque privée, collaborateurs d’agence), utilisés par 250 applications, 150 développeurs répartis sur 6 domaines applicatifs.
Radio France gère actuellement 3 design systems qui tendent vers une unification, avec une volonté affichée de simplification. Ipedis, quant à elle, a conçu son propre design system comme outil pédagogique. 24 composants sont destinés à accompagner une trentaine de clients dans l’implémentation de l’accessibilité.
Les déclencheurs : entre contrainte légale et nécessité technique
Si la contrainte légale d’avril dernier a joué un rôle, elle n’a pas été le seul moteur. Chez Carrefour, « tout part de la tech — ça permet de fournir une base », explique Antoine Dehoux.
Pour Ivan Tozzi, la démarche a débuté en 2019 face à un constat pragmatique. Chaque projet développait ses propres solutions, rendant les refontes de sites extrêmement complexes. L’uniformisation par les bonnes pratiques a naturellement conduit vers le design system.
Pour Radio France, l’accessibilité est devenue prioritaire il y a tout juste un an. Avec un contenu 100% audio, l’organisation compte de nombreux utilisateurs malvoyants. C’est ce qui a motivé un gros travail sur l’application mobile, la plus utilisée de son écosystème.
Chez Ipedis, l’objectif était d’accélérer les processus de remédiation pour leurs clients.

Les premières briques de l’accessibilité
Les approches initiales varient selon les organisations. Chez Radio France, la première refonte de l’application s’est concentrée sur les utilisateurs malvoyants avant de s’étendre au site web.
Carrefour a misé sur la sémantique, en verrouillant les bonnes pratiques dès l’étape Figma, notamment en limitant les palettes de couleurs. Une documentation d’acculturation a accompagné cette démarche.
Pour Ivan Tozzi, la contrainte réglementaire de 2019 a donné l’impulsion, suivie d’un accompagnement des projets et d’un effort d’acculturation. L’équipe a développé une expertise en accessibilité, rédigé des guidelines pour designers et développeurs, puis créé les composants. Pour lui, « l’accessibilité ne peut être mise en place que par l’utilisation d’un design system. Elle n’est pas qu’un sujet technique ou un sujet design. »
Ipedis a adopté une approche pragmatique en priorisant les composants les plus problématiques identifiés lors des audits, puis en définissant des modèles de tests avec des scénarios pour chaque composant dans des situations données.
Qui est garant de l’accessibilité ?
La question de la responsabilité suscite un consensus. Le design system est un fournisseur qui livre toutes les briques nécessaires. Cependant, il ne peut être garant de la mise en production finale qu’il ne contrôle pas.
Pour Ivan Tozzi, une couche d’implémentation sur l’interface reste du côté des projets et des développeurs. D’où la mise en place de guidelines et de formations pour permettre aux Product Owners et développeurs de tester en autonomie.
Radio France adopte une philosophie similaire : fournir des guidelines qui permettent d’éviter 90% des problèmes, donner une bonne base et accompagner les équipes pour les aider.
Le rôle du Product Ops dans l’intégration de l’accessibilité
Loraine Duclaux a apporté l’éclairage du Product Ops sur cette problématique. Sa mission : optimiser le flux de travail sur tout le cycle produit et fournir un cadre robuste et scalable. Le design system, ce sont des librairies, mais aussi des guidelines.
Un certain nombre de critères sont gérés nativement par la technique, comme les couleurs. Sur la formation, « dans l’idéal on forme tout le monde, mais c’est complexe et coûteux », reconnaît-elle. D’où l’intégration de l’accessibilité dès l’onboarding au design system.
Pour que le cadre fonctionne, il doit être proche des pratiques des équipes. Les revues de conformité au design system proposées aux équipes peuvent être un bon levier pour proposer aux équipes un soutien concernant l’accessibilité. Et ce pour faciliter l’acculturation et la communication car l’accessibilité est souvent perçue comme une contrainte.
« L’accessibilité est un critère de qualité produit, et donc concerne toute l’équipe. »
Assurer des interfaces fluides concerne tout le monde et, dans ce cadre, le design system peut devenir un véritable outil de conduite du changement. Plus les équipes s’engagent dans cette démarche, plus elles acquièrent des réflexes pour créer des composants accessibles.
Chez Carrefour, l’acculturation passe par tous les canaux. On forme les designers, on crée des documentations même si elles ne sont pas toujours lues, on développe des plugins avec pour objectif de livrer la version la plus parfaite possible. La posture est celle du facilitateur, allant jusqu’à proposer des outils GPT pour la création d’images.
Pour Ivan Tozzi, le design system a permis d’avancer sur un terrain historiquement difficile : la co-création entre le pôle design et le pôle technique. Pour un besoin donné, l’équipe connaît désormais tous les contextes d’affichage. Elle donc peut amener le composant plus loin que le besoin initial.
Comment mesurer l’impact ?
Les indicateurs varient selon les organisations. Radio France ne mesure pas vraiment l’impact pour l’instant, si ce n’est le nombre de composants créés.
Chez Carrefour, chaque composant a un score avec un objectif de 100%. Pour l’instant, c’est un contrôle manuel qui doit être automatisé à terme.
Ivan Tozzi n’a pas mis en place de scoring sur les composants mais s’appuie sur les audits, tant sur les composants eux-mêmes que sur les projets accompagnés. Le taux d’accessibilité dépasse les 80% sur les audits réalisés.
Les prochaines étapes
Les ambitions pour l’avenir reflètent les spécificités de chaque organisation.
Carrefour mise sur l’automatisation des tâches chronophages pour tout vérifier automatiquement. Dans l’écosystème e-commerce avec ses très nombreux cas d’usage, pouvoir faire du reporting automatique devient crucial. L’intégration de l’IA pour automatiser certains processus est à l’étude.
Ivan Tozzi souhaite aller plus loin en définissant des patterns complets : qu’est-ce qu’un parcours ? Qu’est-ce qu’un virement bancaire ? L’objectif est de simplifier toujours plus l’utilisation des fonctionnalités. Sur l’IA, Ivan Tozzi observe qu’on ne peut pas automatiser les audits, mais que cela aide à mettre en place des tests unitaires. « En termes de handicap, l’IA est beaucoup utilisée. S’il n’y a pas d’accessibilité, on ne peut pas répondre à l’IA utilisée par les clients malvoyants. L’IA n’est pas qu’un mode de production – elle devient aussi un « client ». »
Ipedis travaille sur les composants pour le mobile et prévoit de traduire son design system, actuellement en anglais, en français.
Difficultés et réussites
Les obstacles rencontrés sont multiples. Chez Carrefour, malgré une belle réussite auprès de tous types d’utilisateurs, tous âges et tous publics, la principale difficulté reste ceux qui considèrent l’accessibilité comme facultative.
Pour Ivan Tozzi, l’adoption par le top management et le budget ont constitué des défis. Gérer les urgences techniques d’accessibilité chez de gros clients n’est pas toujours simple. Mais la réussite est au rendez-vous. Plus de 250 projets utilisent le design system, facilitant le delivery et installant une confiance durable. « Aujourd’hui ça rentre dans l’ADN de la Banque alors que l’adoption a été compliquée », se réjouit Ivan Tozzi.
Radio France fait face à des difficultés de processus et de mise en place, avec des deadlines fixes et strictes qui maintiennent l’équipe en phase de rattrapage. Néanmoins, le succès sur la partie malvoyants aide à porter le sujet auprès de la direction.
Ipedis a appris une leçon importante. Avoir conçu des composants 100% accessibles ne suffit pas, car les comportements changent d’un lecteur d’écran à l’autre. « D’où l’importance de la partie test utilisateur. Le score n’est pas une fin en soi ; on doit prendre en compte dans le processus les tests utilisateurs et les feedbacks. On peut avoir coché toutes les cases et parfois ça ne fonctionne pas », souligne Moïse Akbaraly. La réussite se mesure par la réduction des délais de remédiation entre le rapport d’audit et les corrections, l’harmonisation des pratiques.
Que feraient-ils différemment ?
Pour Carrefour, le ROI du design system est évident et a permis d’éviter de nombreuses pénalités. Mais il aurait été préférable de ne pas attendre la contrainte législative, notamment pour préserver l’image de marque.
Pour Ivan Tozzi, c’est à force de persévérance que l’adoption s’est faite. Montrer que c’est un sujet d’innovation et de qualité produit, fournir au client le produit le plus simple à utiliser a pris du temps. Cependant, l’équipe ne ferait pas forcément les choses différemment.
Radio France manque encore de recul mais estime qu’intégrer plus de personnes, plus vite et plus tôt aurait permis d’éviter de nombreux points de friction.
Ipedis aurait commencé la création d’un design system beaucoup plus tôt.
Design system et accessibilité : conseils aux équipes
Fort de ces expériences contrastées, les intervenants partagent leurs recommandations pour les équipes qui se lancent dans l’intégration de l’accessibilité. Le premier pilier reste la formation des équipes impliquées, et ce dès le départ. Cette acculturation doit s’accompagner d’une pratique systématique. Tester tôt et tester souvent permet d’identifier les problèmes au plus vite, plutôt que de découvrir les dysfonctionnements en fin de cycle.
Cette démarche ne peut fonctionner que si l’accessibilité est intégrée comme un critère obligatoire et non comme une option. La communication s’avère essentielle afin de changer les perceptions et de créer une culture commune au sein des organisations. Il s’agit également de documenter, centraliser et accompagner les équipes. Ceci, pour faciliter l’appropriation par tous, tout en gardant constamment le souci de l’usage et l’utilisateur au centre des préoccupations.
Sur le plan opérationnel, il est crucial de penser à l’accessibilité dès la conception plutôt que de corriger a posteriori, une approche qui évite à la fois les coûts et les frustrations. Cela implique d’éviter le déséquilibre entre tech et design en favorisant une véritable collaboration, notamment par la mise en place de binômes design/accessibilité pour chaque composant. Cette approche globale permet d’assurer une qualité homogène.
Face aux résistances potentielles, les intervenants conseillent de prouver la valeur rapidement dans la mesure du possible pour convaincre les décideurs et maintenir l’élan. Enfin, pour les organisations à vocation internationale, anticiper dès le départ la dimension multilingue et multiculturelle évite de coûteux retours en arrière.
Ces retours d’expérience montrent que l’intégration de l’accessibilité dans les design systems est un parcours exigeant mais porteur de valeur, tant pour les utilisateurs que pour les organisations elles-mêmes. Entre contraintes réglementaires et conviction, entre obstacles techniques et gains mesurables, le chemin vers l’accessibilité universelle se construit pas à pas, composant après composant.

